Ancien patron du Samu Social, Xavier Emmanuelli nous livre son point de vue sur une situation trop souvent oubliée de nos villes. Les enfants des rues… En France aussi le problème est criant. Conséquence des exodes ininterrompus qui depuis des décennies drainent vers les cités des populations nouvelles…

(Avec notre partenaire Youphil)

L’exclusion est la pathologie sociale de notre temps. Elle est liée à la pauvreté économique et en cela est accentuée par la crise financière, mais elle est surtout la conséquence de notre mode de vie en milieu urbain…Conséquence des exodes ininterrompus qui depuis des décennies drainent vers les cités des populations nouvelles.

Celles-ci abandonnent les rites, rythmes et coutumes des sociétés traditionnelles qui dans une certaine mesure les protégeaient pour venir constituer des villes-monstres, des mégapoles, sur tous les continents, qui rendent chacun étranger à l’autre, et fabriquent des bidonvilles à l’infini. Ce phénomène émergent est universel, ces hommes et ces femmes ne sont plus insérés dans un projet commun de société et se replient sur des agrégats communautaires ou ethniques dans les meilleurs des cas ou, pire, restent aux marges et survivent à la rue, inventant des comportements rudimentaires d’une existence au jour le jour.

La rue, un non lieu

Il est une exclusion intolérable générée par ces vies marginales : celle des enfants ou plus généralement des jeunes mineurs qui tentent eux aussi de survivre sans protection, sans affection, dans la violence d’un monde sans perspective. Ils sont à la rue. Pour diverses raisons, ils n’ont plus de liens familiaux, mais pour la plupart ils sont les victimes des exodes qui ont déraciné leurs parents biologiques. La rue est un non lieu, bien que ce soit un espace de vie, ce n’est pas un espace rassurant, et les enfants qui évoluent sont constamment en danger, ils recherchent d’abord une protection, c’est pourquoi ils vont se constituer en petites bandes, d’abord en groupes erratiques de deux ou trois avant de former une entité plus organisée dès qu’un moins jeune ou un ancien de la rue plus expérimenté en prend la direction.

Direction est sans doute un mot fort pour signifier qu’un chef, qu’un caïd, va mener le groupe. Ce groupe, c’est la tentative d’une reconstitution familiale qui permet de se retrouver entre semblables et avoir le sentiment d’être protégé, de se sentir vivant. Mais le prix à payer est très lourd, les grands dominent les petits par la sexualité, comme dans la meute des origines. Aucune tribune pour déposer sa souffrance. Le corps de l’enfant – groupe ne comprend pas ses limites, c’est pourquoi il n’a pas connaissance de son altération et le perçoit souvent comme une ressource possible, ce qui peut le mener à la prostitution. Mais l’enfant de la rue sait qu’il n’a aucune tribune pour déposer sa souffrance ou son angoisse. Il vit dans un temps qui ne s’écoule pas, où il ne se passe rien. Ce sont toujours les mêmes gestes, les mêmes actes ceux de la répétition, seule une descente de police ou le décès d’un voisin peuvent rompre la monotonie de ce perpétuel présent de la survie.

Pourtant ces enfants jouent, c’est même leur caractéristique. Ils grandissent par le jeu dans l’atroce liberté de la rue, du jeu tragique de la vie, et de la mort, dont ils n’évaluent pas l’enjeu. Ils ont tôt fait de repérer les associations de bonne volonté qui tentent de les aider avec plus ou moins de professionnalisme et vont les instrumentaliser dans une démarche ludique et de fait, vont les placer en situation de concurrence.

Colle, hallucinogène, héroïne

Tous les groupes d’enfants à travers le monde usent de toxiques, colle, amphétamines, hallucinogènes ou de produits plus élaborés, psychotropes ou héroïne. Cette prise de drogue a pour effet de se couper ses sensations, du sommeil, de la fatigue, de la faim, des souvenirs et des messages du corps qui se constitue et que l’enfant ne comprend pas. Elle conduit à des sentiments d’indestructibilité, d’invulnérabilité… elle permet de réaliser les vols et les délits et renforce cette impression irréelle de cache-cache permanent avec le monde des adultes forcément agressif. C’est à ce moment qu’il faut faire preuve d’un grand professionnalisme : l’abandon trop rapide des amphétamines peut donner des états dépressifs, l’abandon des solvants, des états confusionnels et paranoïaques. Il faut du temps pour reconquérir la grammaire du temps, de la persuasion et de l’autorité pour faire accepter les contraintes de l’espace du centre d’hébergement, manifester beaucoup de sympathie et d’affection pour les enfants qui vivent un monde d’émotions. En somme leur faire perdre leur code de survie et cet espace d’évolution du jeu pour les faire évoluer vers une vie sociale. En somme les faire grandir, leur donner des atouts pour devenir des hommes.

Xavier Emmanuelli (texte intégral sur : Youphil.com)