Par un froid mardi de décembre, John Bird, créateur du journal de rue anglais The Big Issue, nous a fait l’amitié de venir parler de son expérience dans le cadre des « Altermardis : parlons solutions ». L’ancien SDF élu entrepreneur social de l’année en 2008 œuvre depuis plus de 20 ans contre la pauvreté.

 

« Je veux apporter la démocratie aux pauvres »

• Comment avez-vous démarré The Big Issue ?

Ça a débuté en 1991 grâce à l’aide de Gordon Roddick [entrepreneur social et mécène, créateur des magasins The Body Shop]. Il avait vu un journal de rue à New York et voulait transposer ce modèle en Angleterre. À l’époque, il y avait énormément de sans-abri, avec beaucoup de problèmes de délinquance. Je connaissais Roddick de longue date et il m’a demandé si je pouvais étudier la question. Je suis allé voir des SDF pour voir ce qu’ils pensaient de l’idée et la grande majorité m’ont dit « Oui, tout est préférable à la mendicité », puis je suis allé voir la police, qui a été très enthousiaste. Gordon Roddick m’a donné le budget de départ. J’ai dépensé plus que ce qu’il avait prévu mais, au bout d’un an, on commençait à gagner de l’argent, avec la vente du journal et la publicité. Au départ, The Big Issue a été inventé pour décriminaliser la pauvreté dans le sens où, si les pauvres voulaient boire ou se droguer, ils n’avaient pas d’autre choix que de voler pour le faire. En leur donnant un travail, on a changé la donne.

• Comment recrutez-vous vos vendeurs et comment fonctionne The Big Issue ?

On recrute par le bouche-à-oreille, les vendeurs amènent leurs amis… La police nous envoie également des personnes qui leur posent problème. Les tribunaux aussi, les associations qui travaillent avec ces publics… Pour ce qui est du journal, nous avons huit journalistes salariés dans tout le Royaume-Uni et une vingtaine de pigistes. Nous formons aussi des SDF que nous payons pour leurs écrits.

• Le profil des vendeurs a-t-il évolué depuis 21 ans ?

Les gens que nous voyons ont tendance a avoir plus de problèmes d’addiction, de santé mentale, etc. Nous voyons aussi arriver des travailleurs pauvres, des étudiants… Le spectre s’élargit en réalité.

• Quelles sont les pistes de développement pour The Big Issue ?

The Big Issue sera toujours l’entrée directe pour les gens de la rue et nous serons toujours là pour eux mais, en même temps, la rue est l’endroit le pire pour ces personnes. Nous devons trouver les moyens de sortir les gens de la rue car c’est alors que commence le processus de changement. Avec notre nouveau projet digital, « Answers from Big Issue », nous essayons d’impliquer les vendeurs pour qu’ils fournissent du contenu. Nous cherchons aussi à développer abonnements et pré-commandes et à faire prendre en charge la livraison par les vendeurs.

• Dans votre livre The Necessity of Poverty, paru en Angleterre, vous dites : « La pauvreté est l’épine dorsale du capitalisme », pouvez-vous nous expliquer ?

Le capitalisme repose essentiellement sur l’idée de produire le moins cher possible et vendre le plus cher possible. Si vous souhaitez réduire vos coûts, le plus simple c’est de jouer sur le travail. Afin d’obtenir vos matières premières le moins cher possible, vous avez besoin de la pauvreté. La pauvreté n’est pas une aberration du système, mais c’est le système ! Sa colonne vertébrale.

• Quel est votre objectif ?

Mon motto est toujours le même : plus de démocratie pour les démunis – car être dans la pauvreté veut dire qu’on ne participe pas à la démocratie. Je veux leur amener la justice. Mon objectif, c’est que les pauvres deviennent des « ex-pauvres ».

• Quelle est votre vision de Macadam qui, comme The Big Issue, fait partie du réseau international des journaux de rue (INSP) ?

Je trouve que vous faites un travail formidable et avec plus de difficultés que dans les pays anglo-saxons où l’on est assez ouverts à l’idée de s’aider soi-même et de s’en sortir par le travail, aussi humble soit-il. C’est un magazine de qualité et les liens tissés entre les vendeurs et l’équipe sont exemplaires. Je soutiens entièrement ce que vous faites et souhaite que nous puissions travailler ensemble dans le futur…

Caroline Charron

(Photo de Martin Gammon)