Pour la première fois, Jacques Attali écrit dans Macadam. Jacques Attali a fondé PlaNet Finance en 1998. Professeur, écrivain, conseiller spécial auprès du Président de la République de 1981 à 1991, fondateur et premier président de la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD), Jacques Attali a fondé en 1980 l’ONG Action Internationale Contre la Faim.
Il s’exprime dans le nouveau numéro de Macadam sur l’intérêt du micro-crédit. Et pourquoi pas en France ?

En France aussi, du microcrédit pour les SDF ?

La crise financière n’est toujours pas terminée et la pauvreté, elle, ne cesse d’augmenter. Partout dans le monde, les plus pauvres souffrent le plus. Et en particulier ceux qui vivent dans les rues. Pour eux, qui sont des millions dans le monde, et une centaine de mille en France, très peu de solutions sont apportées par les puissances publiques. Parmi eux, tous les cas existent : des mendiants ayant un logement ; des salariés sans abri ; et pour l’essentiel, des mendiants sans abri.

Depuis peu, quelques ONG se sont intéressées à eux et leur apportent du soutien, soit pour survivre, soit mieux, pour se réinsérer dans la vie active.

Parmi ces projets de réinsertion, il en est un trop peu connu : celui qui vise à utiliser la microfinance pour permettre aux mendiants et aux gens qui vivent dans les rues de retrouver un travail. Ces gens ne sont pas tous prêts à une réintégration économique. On en trouve cependant des exemples très réussis au Kenya et au Bangladesh.

Au Bangladesh, la banque Grameen que dirige Muhammad Yunus octroie, à travers le « Struggling (Beggars) Members Programme », mis en place en juillet 2002, des microcrédits aux mendiants de Dacca. Il s’agit notamment de microcrédits à taux zéro pour des activités de vendeurs de rue ou d’artisans, de microassurances vie et d’assurance crédit gratuites. Les bénéficiaires, à qui sont aussi donnés une blouse, et un badge avec leur photo, sont ainsi encouragés à entreprendre une activité génératrice de revenus, d’abord en plus, puis à la place de leur activité de mendiant. Au 31 décembre 2008, ce programme connaissait des résultats remarquables : 108,741 prêts avaient été accordés et 124.82 millions de BDT (Taka Bangladesh) déboursés, 91.60 millions de BDT avaient été remboursés.

PlaNet Finance a souhaité répliquer en l’adaptant ce programme dans d’autres pays. Et d’abord au Maroc à travers son programme « Jeunes en Situation Précaire » (JSP). Ce programme oriente et accompagne vers le milieu professionnel les jeunes issus de quartiers défavorisés de Casablanca et de Tanger et qui bénéficient par ailleurs des programmes de réinsertion de l’association « Darna », à Tanger, et de l’association « l’Heure Joyeuse », à Casablanca. Ce programme de PlaNet Finance donne ainsi à ces jeunes les moyens de choisir entre les différentes possibilités de salariat et de créer leurs propres microentreprises. Mené entre 2007 et 2009, ce projet, financé par la Commission Européenne, a eu des résultats impressionnants, même si la création d’entreprises n’est pas la voie choisie en priorité. Il est aujourd’hui étendu aux villes marocaines d’Agadir, de Fès, de Khouribga, de Casablanca et de Tanger et à l’ensemble de la population en situation précaire. PlaNet Finance œuvre pour l’insertion professionnelle de ces personnes en partenariat avec cinq associations, et notamment : l’association Voix de Femmes et Centre de Sauvegarde de la jeune fille, l’association INSAF qui s’adresse aux mères célibataires, l’association AACRPE qui encadre de jeunes ex-détenus, l’association AFVIC qui s’adresse aux jeunes à potentiel migratoire et aux jeunes de retour ainsi que l’ association Chourouk spécialisée dans l’accueil de jeunes en situation précaire. En 2010, le projet sera reproduit au Paraguay. En outre, nous essayons de l’étendre à d’autres pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine.

Pourquoi pas en France ? Le microcrédit pourrait-il aussi aider à lutter contre la précarité en France ? Les personnes sans domicile fixe requièrent un soutien particulier. On peut imaginer leur proposer des microcrédits pour créer une entreprise, mais il serait évidemment naïf d’imaginer le faire sans préalable. Tout programme de lutte contre la mendicité par le microcrédit devra donc être effectué, en France comme c’est le cas ailleurs, en partenariat avec des associations spécialisées, qui recueillent les sans domicile fixe et connaissent leurs difficultés, savent identifier les personnes ayant déjà fait un pas vers la réintégration sociale et prêtes à amorcer une réinsertion économique. La chaine de solidarité devra s’étendre à l’accompagnement de personnes sans logement, qui souffrent souvent de perte de confiance en eux, et à la mise à disposition d’une adresse et de locaux professionnels. Des experts en microfinance pourront alors leur apporter une expertise pour aider les personnes sans domicile fixe à cristalliser un projet, à comprendre qu’il n’est pas hors de portée, et à le réaliser, comme PlaNet Finance le fait avec succès dans les quartiers. On pourra ainsi aider, en France comme ailleurs, ceux qui sont dans la rue, et qui ne demandent qu’à retrouver leur dignité, en leur faisant confiance.

Jacques Attali