Femme de lettres, Irène Frain, se consacre totalement à l’écriture après la publication de son roman « Le Nabab ». Le début de sa carrière est marqué par son rôle de professeur qu’elle tient au Lycée et à la Sorbonne. En 2009, elle reçoit le grand prix du roman historique pour son dernier livre « Les naufragés de l’île Tromelin ». Engagée pour de nombreuses causes, elle prête sa plume à Macadam.

La maison de la source

« Dans cette Bretagne des années cinquante, on jardine son esprit comme son lopin de terre, les livres autant que les fleurs. On enterre les morts comme on travaille le tissu ou la pierre. Dans les règles de l’art. Voici le voyage de l’enfance. »

Il y a des années, j’ai habité une maison avec un jardin et un puits. Un minuscule morceau de terre. Par en dessous courait une source. Après l’avoir quittée, longtemps je n’ai pu y retourner. La maison m’était interdite. Non qu’elle eût disparu, non que l’accès m’en fût refusé par des propriétaires ombrageux. Simplement, à l’heure où j’avais quitté l’enfance, j’avais dû l’abandonner, elle aussi. Depuis, j’avais construit devant elle une barrière invisible. De loin en loin, je suis revenue dans la ville où elle se trouvait. A chaque passage, très banalement, je constatais les changements qui altéraient ou bouleversaient l’ancienne typographie. Là où il n’y avait autrefois qu’un ruisseau, des champs, je découvrais une bretelle de périphérique, un hypermarché. Des Tex-Mex, des parkings ou des succursales de banque remplaçaient les petites épiceries, les jeux de boules, les cafés, les grands jardins maraîchers ; des arbres que j’avais connus maigrelets, mal assurés dans leur terreau, bordaient maintenant les avenues avec tout le sérieux nécessaire, à croire qu’ils avaient toujours été là, solennels et florissants. Cela me touchait à peine. Cette sensation, à chaque retour, était recouverte, submergée par une conviction aussi infantile qu’impossible à mettre en fuite : si les gens de la ville avaient goudronné les champs, rasé les vieilles fermes, englouti le paysage de mon enfance sous des cataractes de béton et le boutoir de pelleteuses, c’est qu’ils n’avaient pas pu faire autrement. De la même façon que les arbres, en grandissant, n’avaient rien fait d’autre que leur métier d’arbre, pousser. Mais un lieu était resté intact, j’en étais tout aussi certaine : celui de la maison et du jardin où j’avais moi-même grandi. Un secret vivant, intact, inviolé, qui continuait à palpiter derrière le barrage que je m’étais construit pour le protéger. Barrière connue de moi seule, histoire qui ne serait jamais dite, étrangère à tous ces gens, autour de moi, qui entraient, sortaient des magasins, montaient dans les autobus, couraient à leur travail, ouvraient leur parapluie, allaient à la plage, prenaient un rai de soleil à une terrasse de café. Abandonnés à la vie ; laquelle, pareille aux arbres, s’obstinait comme partout à faire son métier de vie : continuer. Mais in n’était qu’un seul endroit dans la ville où les choses ne continuaient pas, là-bas, dans la vieille maison au bout de sa venelle, avec sa petite cour et son puits. C’était évidemment absurde : depuis le temps (plus de trente-cinq ans), la maison avait été vendue ; à coup sûr, transformée. Peut-être même rasée. Pourtant, c’était plus fort que moi, je n’arrivais pas à me la représenter autrement que figée par un sortilège, plongée dans une sorte de sommeil magique qui l’affranchissait des lois du Temps ; et une règle tout aussi énigmatique me défendait, comme dans un conte, d’aller la réveiller.  Le jour viendrait, disait aussi le sortilège, un jour sonnerait l’heure. En attendant, ce n’était jamais le jour, jamais l’heure. Chaque fois que je revenais, j’évitais le quartier de la maison au puits. Quelquefois, je m’enhardissais, je tentais de m’en approcher, de braver la défense de la barrière invisible. Au dernier moment, je rebroussais chemin, troublée, fuyarde. Je me sauvais. Jusqu’à cet après-midi d’un solstice d’été où j’ai compris que je ne serais sauvée qu’en ne me sauvant pas ; et qu’il fallait à tout prix, pour pouvoir continuer comme les arbres et la ville, que je regagne la rive ancienne du temps, là où était restée l’enfance, là où palpitait son secret si vif, si violent. Cela s’est fait sans réfléchir, j’étais poussée, j’ai trouvé la passe sans l’avoir cherchée, traversé comme par étourderie le fleuve des années, j’ai descendu la venelle en courant, je suis tombée sur le jardin où par chance, pleuvait ce jour là la lumière d’été. La maison, comme dans mon rêve, n’avait pas été rasée. Le puits était toujours là, avec le dessin du jardin, quelques-uns de ses vieux arbres ; et ses allées. Mais le plaisir des retrouvailles avec ma matière même de ce qui avait constitué mon enfance – détails anecdotiques, insignifiants pour tout autre que moi, une plaque de ciment sortie des mains de mon père, des plantes que je l’avais vu bouturer, les lichens et les scolopendres agrippés au granit du puits, une poutre du grenier, le bois d’une vieille barrière -, ce bonheur fut lui-même bousculé, recouvert par la joie puissante qui saisit alors : l’allégresse d’avoir enfin gagné l’autre rive du temps. Cette maison de la source, je pouvais maintenant l’accueillir dans sa pleine vérité : elle était ma source. Ce que je venais de retrouver, ce n’étaient pas des souvenirs, mais un trésor infiniment plus précieux, mon matin, ma matrice, mon principe, l’origine de tout ce que j’avais aimé, haï, souffert, voulu, refusé, cherché, lu, écrit, imaginé. Le sortilège était levé, la maison qui m’avait appris le monde recommençait à me parler. Et moi, à l’écouter, à nouveau enfant, suspendue entre deux paroles. Celle, mourante, du temps d’avant ; et, tantôt ardente, tantôt inquiète, celle des jours qui sous mes yeux naissaient. Alors j’ai répondu à la maison. Dès que je suis sortie de la venelle, j’ai été hantée par le désir de reprendre le monde à sa source, de recommencer à l’écouter ; et ce qu’il me disait, de le raconter.
Irène Frain