En pleine marée noire dans le Golfe du Mexique, Hubert Reeves prend la plume dans Macadam pour proposer un autre monde… Un monde sans pétrole. Le monde de demain : « Vivement la fin du pétrole ! Attendre sans rien faire la fin totale du pétrole, attendre un siècle la fin du gaz et deux siècles la fin du charbon, ne serait pas raisonnable… »

Adieu au pétrole

En ce moment, des plages américaines sont souillées par une marée en noir. C’est un désastre pour tous ceux qui la subissent directement et c’est un deuil pour tout humain qui constate les atteintes aux milieux aquatique et terrestre, et la mort qui rôde sur ces écosystèmes. Pour disposer d’énergie, nous allons chercher le pétrole au fond des mers ou dans les sables bitumineux de forêts primaires. Des cargos transportent des produits pétroliers sur les mers du globe… Et les accidents sont graves. Quand on voit les spectacles de désolation des oiseaux mazoutés, des pêcheurs sans ressources – et nous ne voyons que la partie émergée de l’iceberg –, on pourrait dire : Vivement la fin du pétrole ! En effet, quand il n’y aura plus de combustibles fossiles, il y aura beaucoup moins d’émissions de gaz carbonique. Attendre sans rien faire la fin totale du pétrole, attendre un siècle la fin du gaz et deux siècles la fin du charbon, ne serait pas raisonnable. C’est l’histoire de la cigale fort dépourvue quand l’automne fut venu. Il faut prévoir la fin inéluctable du pétrole : nous aurons épuisé en un siècle ou deux ce que la nature a mis des millions d’années à fabriquer. Le pétrole et ses produits dérivés, ce seront bientôt des souvenirs. D’une part, nous ne sommes pas prêts à nous en passer. Et, d’autre part, il faut nous y préparer, car la pénurie annoncée n’est pas qu’une heureuse perspective. Il est temps de regarder la situation en face. De deux choses l’une, ou nous nous passons d’énergie, ou nous cherchons d’autres sources que les énergies fossiles. La première proposition est irrecevable : il faut permettre les déplacements des humains et des marchandises ; et la seconde n’est pas irréprochable. Il faut admettre que rien n’est parfait !

Ainsi en est-il, par exemple, des agrocarburants. Ceux de la première génération (maïs, colza…) étaient contestables. Et leur contestation est légitime : ils concurrençaient les cultures alimentaires, au point que les habitants des pays les plus pauvres se voyaient privés de nourriture, devenue « hors de prix ». Les agrocarburants de deuxième génération sont du carburant liquide fait à partir des « déchets verts » (par exemple : la paille et autres « résidus » d’exploitation des végétaux). C’est là qu’intervient l’avocat du diable, qui se révèle être celui de la nature. Que deviendraient ces « déchets verts » si nous ne les transformions pas en carburant ? Prenons l’exemple des arbres abattus en forêt. Les copeaux de bois et les branchages sans valeur marchande laissés sur place seraient assaillis par une armée d’insectes et d’autres xylophages. Tout serait décomposé… en éléments fertilisant le sol, ce qui serait une aubaine pour les arbres qui s’installeront en remplacement des arbres disparus. Prenons l’exemple des récoltes de céréales. Le blé a puisé dans le sol de quoi élever ses épis : il y a donc prélevé des éléments nutritifs. Rendre au sol une partie de ce qu’il a donné permettrait d’utiliser moins d’engrais chimiques… pour la production desquels il faut de l’énergie. Alors, si l’on se donne comme objectif d’aider le sol, il faut admettre que le mot « déchet » n’existe pas dans la nature. Elle est une adepte du recyclage et de la fertilisation naturelle. Une conclusion pourrait être : garder les yeux ouverts sur la réalité en portant un regard différent sur la nature …alors tout change… y compris le vocabulaire !

« Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve », Friedrich Hölderlin

Sans condamner définitivement la piste des agrocarburants, car les conflits d’intérêts nécessitent toujours des compromis et qu’une troisième génération est à l’étude, d’autres pistes sont à explorer, telles celle de la pile à combustible et celles des technologies liées à l’hydrogène. L’énergie solaire sous toutes ses formes est déjà disponible. Autre proposition : peut-être faut-il apprendre, quand c’est possible, à moins se déplacer en voiture ? Au moins transitoirement… car chaque époque apporte de nouvelles découvertes. Alors boostons la recherche !

Hubert Reeves, Astrophysicien www.hubertreeves.info