Rédacteur en chef du service Culture et directeur adjoint de la rédaction au Point, Christophe Ono-dit-Biot est né au Havre en 1975. Agrégé de lettres, il est l’auteur de quatre romans, tous publiés chez Plon : Désagrégé(e) (2000), Interdit à toute femme et à toute femelle (2002), Génération spontanée (2004) – ouvrage pour lequel il a reçu le prix du Livre de l’été Vol de nuit ainsi que le prix littéraire de la Vocation Birmane (2007) – prix Interallié. Pour Macadam, il revient sur le métier de journaliste…

On demande du récit !

Assez d’entendre les gens se plaindre que le journalisme est mort parce que l’information est la même partout et pour tout le monde, immédiate et superficielle.
Assez d’entendre que la globalisation a rétréci la planète et que cela ne sert donc plus à rien d’aller voir sur place, puisque tout vient à nous, via Internet ou Twitter, en attendant le prochain outil de communication minimale instantanée.
Assez de la lassitude qui semble aujourd’hui paralyser le métier, paralyser le lecteur, paralyser le citoyen, qui a le droit d’être informé mais qui n’exerce plus ce droit, car on lui dit que tout est joué, que rien n’a de sens, car dans tous les sens…
Il est temps d’administrer un antidote à cette résignation coupable. Pour commencer, voilà du Viagra mental : Joseph Kessel, le résistant, l’aviateur, le parolier du Chant des partisans (« Ami, entends-tu… »), l’auteur du Lion, de l’Armée des ombres, mais, surtout, le journaliste, qui va redonner à tout le monde, croyez-moi, l’envie, le goût et la saveur d’être informé et de vivre l’information.
On réédite ses reportages (3 tomes en poche chez Tallandier). Ceux qu’il donna au Matin dans les années 20, 30 et 40. Guerre civile espagnole, naissance de l’IRA, montée du fascisme à Berlin, tensions en Palestine, il a tout couvert… Non seulement c’est passionnant, mais ce qui est absolument fou, c’est que ça sonne contemporain.
Envoyé à New York en 1933, il écrit : « On s’était accoutumé à considérer les États-Unis comme le pays le plus riche et le plus prospère du globe. Il servait d’exemple d’opulence, de possibilités sans fin. Il était l’arbitre économique et financier par-delà les océans. […] Et puis, un jour d’automne, les colonnes gigantesques du plus colossal des édifices humains se mirent à trembler. » Kessel décrit les magasins vides, les Américains qui mendient sur la Cinquième Avenue. L’un d’eux témoigne : « Je vivais bien, j’achetais des actions à Wall Street. Elles montaient sans cesse. Et puis… » L’homme tape du poing sur la table. Ça ne vous rappelle rien cette « crise gigantesque » ? Trois ans avant, Kessel est à Djibouti, sur la trace des marchands d’esclaves de la mer Rouge. Et met en mots, puissants, le scandale de ce « commerce de chair humaine ». Le reporter évoque ces « bateaux au fond humide », où « grelottants et captifs, étaient accroupis pêle-mêle des hommes et des femmes ». Ça ne vous fait pas penser à ces migrants d’aujourd’hui, Somalis, Mauritaniens ou Kurdes, qui s’embarquent pour des odyssées mortelles, saignés par des intermédiaires sans foi ni loi ? Ceux que le journaliste Daniel Grandclément avait filmés il y a trois ans, prenant place avec eux sur une barcasse de 10 mètres à peine où s’entassaient plus de 100 passagers battus à coups de ceinture par ces nouveaux négriers que sont les « passeurs ». Au risque de sa vie, ce reporter en avait rapporté un témoignage de première main. Un récit en mots et en images qui nous entraînait au cœur de la détresse humaine.
C’est aussi, à sa façon, ce qu’a fait Florence Aubenas dans le Quai de Ouistreham, menant la vie d’une travailleuse pauvre pour se faire le porte-voix d’un peuple silencieux, au terme de 270 pages qui marquent l’âme, réveillent la conscience. Preuve qu’à la suite de Kessel, ce journalisme-là, qui emmène le lecteur au cœur de l’événement, et qui, par l’intermédiaire d’un grand récit, l’arrache à sa torpeur, lui fait toucher la réalité, a encore de beaux jours devant lui quand on voit l’accueil que lui réserve le public. Preuve qu’il y a un désir d’information autant que d’informer. Preuve que ce métier a encore un sens. Preuve que le journalisme n’est pas mort.

Christophe Ono-dit-Biot