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C’est à un voyage extraordinaire que nous invite Bernard Giraudeau. De l’Amazonie au Cambodge, de l’Indonésie à Djibouti, il nous emmène avec lui, au travers de la vie quotidienne et des histoires séculaires de ces lieux.
Mais n’est-ce pas dans un voyage en nous même qu’il nous entraîne dans ses lettres à son "cher amour" ? Qui est donc cette mystérieuse "Madame T" ? Une belle Parisienne, comme tout le laisse entendre ? Ou ne serait-elle pas celles et ceux qui nous entourent, qui nous aiment... mais que nous ne voyons pas toujours ?
Au terme de son roman, Bernard Giraudeau affirme avoir changé. Différent, il sait aujourd’hui, être disponible à l’instant présent. Quel beau voyage.
Bernard Giraudeau est né à La Rochelle en 1947. Premier Prix de Comédie Classique et Moderne au Conservatoire National de Paris, il joue à la fois pour le théâtre et pour le cinéma avec, entre autres, Ridicule (1995), Les Caprices d’un fleuve (1995) qu’il réalise, Gouttes d’eau sur pierres brûlantes (1999) ou encore Une affaire de goût (1999) pour lequel il est nominé comme meilleur comédien aux Césars 2001. Il réalise plusieurs documentaires dont La Transamazonienne (1999), Chili Norte-Chili Norte II (1999), Un ami chilien (1999). Il fut premier prix de comédie classique et moderne au Conservatoire national de Paris. Il publie en 2001 son premier livre Le Marin à l’ancre(Editions Métailié) et en 2002 Contes d’Humahuaca (Métailié/Seuil), accompagné d’un CD (label Naïve) écrit, interprété et chanté par Bernard Giraudeau sous la direction musicale d’Osvaldo Torres.
Chère madame T...
« Ce qui suit vous est conté, madame T., ma chère, irremplaçable madame T., à vous et à nulle autre, à moins que vous ne souhaitiez qu’il en soit autrement. Je ne sais où vous serez, mais je devine déjà votre intérêt pour ces voyages, ces mots, ces aveux parfois. Peut-être vous mentirai-je un peu, mentir un peu c’est être très près de la vérité, mentir beaucoup serait m’en éloigner. Avec le temps l’espace entre vérités et mensonges se dissipe doucement et vous me pardonnerez si parfois j’ai repoussé cette frontière pour être au plus près de l’indicible. Je soupçonne votre sourire à certains passages, votre joue légèrement froissée, appuyée sur votre main, l’autre tournant lentement les pages, sans voracité, laissant un doigt sous la précédente comme si vous alliez la relire, mais que vous abandonnez pour la suivante. Je vous espère parfois jalouse, un peu mordue par les mots, mais jamais douloureuse. Je vous aime depuis si longtemps, depuis avant le début, voyez-vous. Ces récits sont des voyages au pays des hommes. Voyager, on n’en revient jamais. Je vous écris pour prolonger l’instant, en garder une trace, tordre le cou à la fugacité, à l’oubli, à l’“impermanence”, ceci sans succès bien sûr puisque c’est vouloir figer l’éphémère et j’aime l’éphémère, nul n’est parfait. Le prendrez-vous ce temps de me lire, pour me prolonger un peu en vous ?
A propos de temps, je me souviens d’un jour où nous regardions une montagne, une immense paroi sculptée, au pied de laquelle vivait un arbre millénaire, seul, enraciné dans les failles. Nous ne bougions pas, silencieux. Machinalement vous avez regardé votre montre et les secondes ridicules qui vous échappaient. Vous étiez revenue à la réalité de ce petit temps étriqué sans beauté, sans ailes, un temps qui soudain a heurté la roche, le tronc rugueux, et s’est désagrégé, inutile. Alors vous avez caché votre poignet, vous êtes revenue dans l’éternité et les secondes se sont évanouies comme flocons de neige sur la pierre chaude. J’ai pris votre main, j’ai frissonné. Je ne vous écris pas ces voyages par nostalgie de l’exotisme, d’un ailleurs rédempteur, mais pour retenir des instants, des visages, des circonstances humaines et géographiques parce que là où le soleil se lève les hommes ont le même souci de vivre, de comprendre, de sourire à l’autre, d’effacer la souffrance et de donner un sens à leur existence. Les voir, les observer, les entendre est une richesse inouïe que nul ne conteste. Pourtant ce cavalier mongol en haut de la montagne, qui regarde le soleil se lever sur la vallée sans frontières, sait que le monde est là où il pose son regard et nulle part ailleurs. Il n’y a pas d’autres territoires que celui où tu poses ton regard, où la lumière, d’un doigt, te montre le chemin.
Le voyage est une aube qui n’en finit pas. Comme Jim Harrison, je trouve que c’est beau, l’aube, les aubes du monde, à Saint-Pétersbourg, au Kenya, au Mexique, partout, que ce soit avec l’éléphant qui boit, les usines qui fument, les Andes poudrées, Paris la brume derrière Belleville. C’est l’aube qui est belle parce qu’elle embellit. C’est l’annonce de l’éblouissement, la naissance de la vie incompréhensible. Tu regardes l’aube, mon amour, non, tu la vis, tu es en elle, tu t’abîmes pour renaître. Le bonheur du voyage, c’est de faire tout pour la première fois.
Vous riez parce que je vous devine, provocatrice, me proposant le voyage immobile, celui des guides touristiques, de la carte géographique, du livre proposé et qui devient alors le grand voyage, sans frontières des formes, libre de l’espace et du temps. Ce que l’imaginaire propose est plus libre, dites-vous, plus déraisonnable. Il peut prolonger la naissance du jour comme le coucher du soleil, c’est si bref la réalité, si éphémère. Comment retenir les regards et ce que le regard boit avidement. Celui qui visualise peut voyager de l’Arctique aux pentes du Kilimandjaro dans la seconde et tout ainsi, sans opacité, sans peur, sans départ ni retour glauque, tiède, avec un goût de nostalgie. Se déplacer dans le monde avec le monde en soi. Le voyage inaccompli de Pessoa, le plus beau des voyages. Peut-être, cher Fernando, mais si les yeux clos je regarde sur l’écran frontal le soleil se déshabiller lentement et me laisser dans des doigts verts et mauves, des cuisses pourpres, entre des seins de nacre éclatée, il me manquera la chair voyez-vous, la sensualité, le toucher, la morsure du soleil, le visage renversé sous la pluie, la lèvre au bord de la coupe ou sur d’autres lèvres, la peau sur la peau. Il me manquera le partage, l’émotion, le regard troublé, le rire, ce quelque chose au ventre qui vous bouffe avec bonheur et cette larme dans le coin de votre œil qui ne veut pas glisser sur votre joue. Même la réalité s’invente, elle est au-delà de votre imaginaire. Il en faut des voyages, des hasards, pour que le regard change. Mon caractère était une lame et j’avais la conscience ébréchée. Je voulais tout voir et je n’ai rien vu, ou si peu, jusqu’au jour où je vous ai imaginée. C’était au théâtre, territoire pour lequel j’ai une tendresse particulière, ce fut par hasard.
C’est fou le hasard ! C’est un drôle de phénomène, comme une présence qui vous trompe, vous ment, si vous n’êtes pas vigilant, s’il arrive comme ça sans crier gare, par hasard. Il vous fait croire qu’il est là, impromptu. Foutaises, il ne voyage pas au hasard, il sait. Ça l’amuse d’arriver à l’improviste et de laisser l’ignorant ignorer qui il est. Le hasard, c’est seulement son costume de théâtre, un déguisement. Il est bon acteur, il joue avec les crédules. Souvent il se lasse, perd patience et se transforme en destin, en fatalité, en coïncidence, en “c’est comme ça”. Parfois il disparaît et revient en “pas de chance”. Pour d’autres, ceux qui auront reconnu l’usurpateur, il n’est plus un hasard, alors, démasqué, il aura des égards, il se fera rare mais précis. Puis le regard et la conscience s’aiguisent et le hasard se déshabille. Je l’ai démasqué alors qu’il me proposait avec malice de jouer dans une comédie. Je vous livre donc mes balbutiements à votre égard. »
Bernard Giraudeau
Premières pages de « Cher Amour », 2009.
Avec l’accord des éditions Métaillé.
Cher Amour, de Bernard Giraudeau, aux éditions Metailié, mai 2009. 17 €
Des partenaires prestigieux et engagés soutiennent le projet :
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