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Ancien élève de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm et agrégé de philosophie, André Comte-Sponville a longtemps été maître de conférences à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne). Il a publié une vingtaine d’ouvrages, dont : Petit traité des grandes vertus ; Dictionnaire philosophique ; Le capitalisme est-il moral ? ... Il prend aujourd’hui la plume dans Macadam pour réfléchir sur "richesse et pauvreté"...
Riches et pauvres
On connaît des sociétés sans riches. Pas de sociétés sans pauvres. Cette asymétrie donne à penser. Une société sans riches, c’est une société où tout le monde est pauvre. Tel est l’état originel et durable de l’humanité, au temps du paléolithique (qui constitue, de très loin, la période la plus longue de toute l’histoire de l’humanité). On en trouve encore des exemples dans telle ou telle peuplade primitive, où les gens vivent de la chasse et de la cueillette, ne possèdent pratiquement rien et sont dès lors, quant à leurs possessions, tous égaux. Selon nos critères à nous, ils sont tous pauvres, et même bien plus pauvres, objectivement, que la plupart des pauvres de chez nous. Il est vrai que l’objectivité n’est pas tout, ni même peut-être, dans ces domaines, l’essentiel. Dans une société où il n’y a pas de riches, personne ne se sent pauvre. Ces notions ne prennent sens, pour l’individu, que par comparaison. Être riche, c’est être plus riche que la moyenne. Être pauvre, c’est être moins riche que la plupart. Faut-il pour autant envier l’époque préhistorique, sous prétexte que personne, du moins en ses débuts et selon toute vraisemblance, ne s’y sentait ni riche ni pauvre ? Je n’en crois rien. D’ailleurs qui, aujourd’hui, voudrait vivre comme eux ? Ce qu’il faut comprendre, c’est que la pauvreté, au sens objectif du terme (ne posséder rien ou très peu), est l’état originel de l’humanité. Or, comment en sort-on ? Par l’enrichissement, à quoi chacun est porté d’abord par l’intérêt personnel ou familial, autrement dit par l’égoïsme ou (dès que l’argent se répand) par la cupidité. Engels l’a dit : « La basse cupidité fut l’âme de la civilisation, de son premier jour à nos jours, la richesse, encore la richesse, toujours la richesse, non pas la richesse de la société, mais celle de ce piètre individu isolé, son unique but déterminant. Si l’humanité a connu le développement croissant de la science et, en des périodes répétées, la plus splendide floraison de l’art, c’est uniquement parce que, sans eux, la pleine conquête des richesses de notre temps eût été impossible. » On préférerait que les gens travaillent pour l’amour de l’humanité ou de la justice. Mais qui peut y croire ? « La lutte des classes est le moteur de l’histoire », disait Marx. Sans doute, dès que les classes existent. Mais l’égoïsme (le plus souvent dilaté à la taille de la famille) est le moteur de l’économie. Au reste, Marx le dit aussi : les individus ne poursuivent, dans la vie économique, que « leur intérêt particulier ». C’est pourquoi on travaille. C’est pourquoi on épargne. C’est pourquoi on investit. C’est pourquoi on spécule. Alors il y a des riches. Alors les pauvres se sentent pauvres. Mais la société, elle, à la considérer globalement, l’est moins. Faut-il le regretter ? Où veux-je en venir ? A ceci, que c’est l’égoïsme qui pousse à s’enrichir, et qu’on ne saurait l’éradiquer, à supposer que ce soit possible, sans appauvrir considérablement nos sociétés. Si je ne peux plus m’enrichir, à quoi bon travailler plus ou mieux que les autres ? A quoi bon même, si l’égalité est assurée, travailler encore ? Bref, l’égoïsme est économiquement moteur. C’est pourquoi on ne peut pas compter sur l’économie pour aboutir à la justice. Ni sur la justice pour créer de la richesse. La solution ? Celle de nos sociétés développées, certes très imparfaites, mais beaucoup moins, toutefois, que toutes les sociétés précédentes : compter sur l’économie pour créer de la richesse (c’est la seule façon de faire reculer la pauvreté), et sur la politique pour créer de la justice. Comment ? C’est au cœur de nos débats, que je ne saurais trancher en quelques lignes. Qu’il me suffise de pointer, pour conclure, deux impasses évidentes : compter sur le marché pour créer de la justice (c’est l’impasse ultralibérale), ou sur l’État pour créer de la richesse (c’est l’impasse collectiviste). Entre ces deux extrêmes, qui sont deux erreurs, l’espace est grand ouvert : à chacun, avec d’autres, d’y inventer son chemin.
André Comte-Sponville
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